Sanctions russes: la décote des Urals se réduit, l'Asie consolide ses positions d'acheteur
Le brut russe Urals voit sa décote face au Brent se réduire à -8 dollars. L'Inde et la Chine consolident leurs achats, modifiant durablement la carte des flux.
Trois ans après l'instauration du plafond du G7 à 60 dollars par baril, le brut russe Urals retrouve une certaine vigueur sur les marchés. Sa décote face au Brent s'est réduite à environ -8 dollars en mai 2026, contre -25 dollars au plus fort des sanctions en 2023. Cette normalisation reflète l'adaptation de la Russie aux contraintes occidentales, mais aussi l'érosion de l'efficacité du dispositif initial.
L'Inde est devenue le premier acheteur de brut russe, absorbant près de 1,9 million de bj, soit 40% des exportations maritimes russes. Reliance Industries et Indian Oil Corporation ont massivement réorienté leurs approvisionnements vers l'Urals, profitant des prix attractifs pour exporter des produits raffinés - diesel, kérosène, naphta - vers l'Europe, y compris la Suisse. Ce circuit de raffinage gris, légal mais éthiquement contesté, alimente les pompes européennes.
La Chine maintient ses achats à environ 2,1 millions de bj, dont une partie significative via la flotte fantôme. Cette flotte, composée d'environ 600 tankers vieillissants opérant sous pavillons de complaisance et sans assurance occidentale, transporte également des cargaisons iraniennes et vénézuéliennes. Les ports de Shandong et de Tianjin sont devenus les principaux points d'entrée. La Banque populaire de Chine facilite les règlements en yuan, contournant les sanctions financières.
Pour les négociants installés à Genève, le contexte reste juridiquement contraint. Vitol, Gunvor, Trafigura et Mercuria se sont retirés du négoce direct de brut russe dès 2022, conformément aux exigences du SECO suisse et aux sanctions de l'Union européenne. Néanmoins, ces sociétés continuent à traiter des produits raffinés issus indirectement de brut russe, via des pays intermédiaires comme l'Inde, la Turquie ou les Émirats arabes unis. Le débat éthique reste vif au sein des places financières lémaniques.
La Suisse joue un rôle particulier dans le dispositif de sanctions. Le SECO a renforcé sa cellule de contrôle des exportations et a sanctionné plusieurs intermédiaires basés à Zoug et Genève pour contournement présumé. Les avocats spécialisés en sanctions et compliance, particulièrement Lenz & Staehelin et Homburger, ont vu leur activité exploser, certains cabinets ayant doublé leurs effectifs dans ce domaine depuis 2022.
Sur le plan budgétaire russe, les revenus pétroliers ont atteint 110 milliards de dollars en 2025, en baisse de 23% par rapport au pic de 2022, mais suffisants pour financer l'effort de guerre. Le Kremlin a affiné sa stratégie de change, libellant désormais 75% de ses ventes en devises hors dollar, principalement yuan, dirham et roupie.
À moyen terme, plusieurs scénarios coexistent. Un durcissement des sanctions, envisagé par certains États membres de l'UE et par le Royaume-Uni, pourrait viser le secteur du raffinage indien transformant le brut russe. À l'inverse, un cessez-le-feu en Ukraine ouvrirait la voie à une normalisation partielle. Pour les acteurs suisses, prudence et veille réglementaire restent les maîtres-mots, dans un environnement où la conformité est devenue un avantage compétitif autant qu'une contrainte.