NEOM entre en phase commerciale: l'hydrogène vert saoudien défie les ambitions européennes
Le méga-projet NEOM Green Hydrogen démarre sa production commerciale: 600 tonnes par jour d'hydrogène vert destinées à l'Europe, avec implications pour la Suisse.
Le complexe NEOM Green Hydrogen, dans le nord-ouest de l'Arabie saoudite, a officiellement basculé en phase commerciale. Avec une capacité de 4 gigawatts d'électrolyseurs alimentés par 4 GW d'éolien et de solaire, l'installation produit 600 tonnes d'hydrogène vert par jour, converti en ammoniac vert pour l'exportation. Le consortium réunit Air Products (États-Unis), ACWA Power (Arabie saoudite) et NEOM, avec un investissement total de 8,4 milliards de dollars.
L'intégralité de la production est sécurisée par un contrat d'achat de trente ans avec Air Products, qui distribuera l'ammoniac sur les marchés européen et asiatique. Les premiers tankers réfrigérés ont quitté le port de Duba en avril 2026, à destination de Rotterdam et de Wilhelmshaven en Allemagne. À l'arrivée, l'ammoniac est cracké en hydrogène pour alimenter les hubs industriels de la Ruhr et de la vallée du Rhin.
Pour la Suisse, dépendante du raffinage allemand et néerlandais, NEOM représente une opportunité indirecte. Le projet alimente la décarbonation de l'industrie chimique bâloise (Roche, Novartis, Clariant) qui s'est engagée à réduire ses émissions Scope 1 de 50% d'ici 2030. L'Office fédéral de l'énergie estime que la Suisse pourrait importer jusqu'à 12'000 tonnes d'hydrogène vert annuellement à partir de 2028, principalement via gazoduc reconverti depuis l'Allemagne.
Le coût livré de l'hydrogène vert saoudien à Rotterdam s'établit autour de 4,80 dollars le kilogramme, encore supérieur à l'hydrogène gris (2,10 dollars) mais en baisse rapide grâce aux subventions saoudiennes et aux crédits carbone européens. Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM) de l'Union européenne pénalise l'hydrogène fossile à hauteur de 90 euros par tonne de CO2 équivalent, ce qui rapproche progressivement la compétitivité du vert.
Du côté lémanique, les fonds d'investissement spécialisés - Pictet Clean Energy, Vontobel Sustainable Energy, Lombard Odier TargetNetZero - ont renforcé leurs expositions aux fournisseurs d'électrolyseurs comme Thyssenkrupp Nucera et Plug Power, partenaires technologiques indirects de NEOM. La Banque cantonale de Genève finance également plusieurs projets pilotes locaux, notamment l'unité de méthanation de Cadbar à Aigle, qui s'appuiera à terme sur des importations d'hydrogène saoudien.
Les défis restent considérables. Le transport maritime d'ammoniac, sa toxicité, et l'efficacité énergétique du cycle complet (60% de pertes entre l'électricité initiale et l'hydrogène final livré) suscitent des critiques. Certains experts, comme ceux de l'EPFL, plaident pour une priorisation de l'hydrogène produit localement à partir d'hydroélectricité suisse, dont le potentiel est estimé à 50'000 tonnes annuelles d'ici 2035.
Néanmoins, le démarrage commercial de NEOM consacre l'Arabie saoudite comme acteur majeur de la transition. Le royaume diversifie ses revenus pétroliers et s'arroge une part du futur marché mondial de l'hydrogène, estimé à 700 milliards de dollars en 2050. Pour la Suisse, observatrice attentive, c'est un signal stratégique sur la recomposition des flux énergétiques mondiaux.